Deux frères

Vendredi. Onze heures et demie. Le poste de secours nous a annoncé une température de vingt-quatre degrés pour l’eau et trente-deux degrés pour l’air. Il fait très chaud. Je suis en train de lire sur la plage, mais je sens que j’ai du mal à lutter contre la torpeur qui me gagne. Pourtant, l’histoire de mon livre est intéressante. C’est celle de la maternité suisse d’Elne, dans laquelle sont nés de nombreux enfants de femmes déportées ou exilées, lors de la Retirada[1] et de la seconde guerre mondiale. Les réfugiés vivaient dans des camps installés sur les plages de la côte catalane. Nous en avons parlé, hier, avec mon beau-frère, d’où le livre, et il m’a également fait feuilleter un recueil de photographies d’archives de l’époque. Ces camps étaient immenses et celui d’Argelès-sur-Mer a accueilli jusqu’à 80.000 personnes.  Ils ont été utilisés pendant plusieurs années, d’abord pour des réfugiés, puis, par la suite pour certains, comme camps de concentration. Je ne me souviens pas que l’on nous ait parlé de ces camps-là, en cours d’histoire, au lycée, à l’époque. En parlent-ils d’ailleurs, maintenant ? 

Il fait vraiment trop chaud ce matin. Hier, le présentateur de la météo nous a annoncé plus de trente-cinq degrés pour aujourd’hui, avec des orages de chaleur en fin de journée. Il n’y a pratiquement pas de vent. Je ferme les yeux et pose la tête sur ma serviette de plage. Je laisse glisser ma main sur le sable brulant en pensant à ma lecture : il y a soixante-quinze ans, des réfugiés se trouvaient sur cette plage, où je suis en vacances, en ce moment, en train de bronzer. C’est vraiment étrange, presque impossible à imaginer ! Je laisse le sable s’écouler, dans ma main et sent la chaleur, entre mes doigts. Un engourdissement plus grand me gagne, petit à petit et j’en viens à souhaiter de la pluie. Elle serait la bienvenue pour nous rafraichir un peu. Et, sur cette dernière pensée, je m’endors.

Il fait vraiment froid. Il a plu toute la nuit et la tramontane, qui vient de se lever, s’engouffre partout et accroit cette sensation. Heureusement, elle va permettre de tout sécher sur la plage, les hommes et leurs abris.

Sur la plage, Enric et son jeune frère Lluis, sont assis face à face, à même le sable, devant leur abri, et tentent de se protéger du vent. Enric doit avoir dix-neuf ans et Lluis, seize ans. Ils ont, tous les deux, les cheveux bruns et la peau mate catalane. La toile de leur abri claque sous les rafales de vent et ils mangent du pain de bon appétit. Lluis est allé le chercher, tout à l’heure, et vient juste de revenir pour le partager avec son frère. Il est content de l’avoir retrouvé sur la plage. Il y a tellement de monde ici qu’il a parfois peur de se perdre.

Enric n'a pas besoin d'encourager son jeune frère à manger. Ce pain blanc est tellement bon, après des mois au pain noir qu'ils avaient chez eux, de l'autre côté de la frontière. Et encore, ils avaient de la chance d’avoir de quoi se nourrir, au mas. Mais, du pain, c'est à peu près tout ce qu'ils mangent, en ce moment : il n'y a pas beaucoup de diversité dans leur menu ! Hier, ils ont pu obtenir quelques pommes de terre. Mais encore faut-il pouvoir faire du feu, pour les faire cuire ! On leur a promis de la viande, mais il parait qu'ils sont près de 20.000 personnes, comme eux, sur la plage en ce moment. Les premiers réfugiés sont arrivés fin janvier. Alors, forcément, le ravitaillement n’est pas facile à organiser et il n'y en a pas pour tout le monde. Tous les jours, plusieurs camions arrivent à l’entrée du camp pour les approvisionner gratuitement. Ce mouvement solidaire d’aide aux réfugiés rend les deux frères très reconnaissants, malgré la misère dans laquelle ils se trouvent.

—     Enric, quel jour est-on ? demande Lluis.

—     Le 24 février.

—     Depuis quand est-on ici ?

—     On est arrivé le 6 ou le 7, je crois.

—     Je trouve le temps long ! Combien de temps on va rester ici ?

—     Je ne sais pas. Moi aussi, je trouve le temps long, répond Enric. Mais, dès que l'on peut trouver du travail quelque part par ici, on s'en va.

—     Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Tout ce qu’on sait faire, c’est travailler les champs, ça, on l’a fait souvent avec le père, au mas. Mais ce n’est pas encore le bon moment pour trouver du travail pour ça, ici, hein ?

Enric ne répond pas à son frère, il sait qu'il a raison. Ils ne pourront pas trouver de travail avant un mois ou deux, avec un peu de chance, car ils ne seront probablement pas les seuls à en chercher. Et pourtant, il va bien falloir trouver quelque chose à faire pour survivre. Ils sont partis en catastrophe et n’ont emporté que ce qu’ils avaient sur le dos.

Lluis regarde par-dessus l’épaule de son frère, observe avec concentration ce qui se passe un peu plus loin sur la plage et reste un moment silencieux. Puis, il vient s’asseoir juste à côté de lui. Il se penche vers son frère ainé et lui parle à voix basse, pour que leurs voisins, assis derrière eux, ne l’entendent pas.

—     Tu l’as entendu hurler, cette nuit ? Les cris et les paroles de ce Francesq, c’était terrible.

—     Oui, répond Enric, je l’ai entendu. 

Et espérant rassurer son frère il ajoute : 

—     Je pense qu’il délirait, il doit avoir la fièvre.

—     Arrête, Enric, je ne suis pas idiot. Ce n’était pas un délire de fièvre. Je me suis réveillé quand il a poussé ces hurlements atroces et qu’il parlait à voix haute. En l’entendant hurler, je me suis revu à la ferme, on aurait dit qu’on égorgeait le cochon. Et ces paroles ! Ce n’était pas du délire, comme quand Papa avait ses accès de fièvre. Quand il délirait, les derniers temps, ses propos n’avaient ni queue ni tête. Cette nuit, ce n’était pas pareil. Les propos de Francesq avaient un sens et c’était vraiment terrible. Tu crois que ce qu’il a raconté est vrai ?

Enric voudrait changer de conversation, car il ne veut pas parler de ce qu’ils ont entendu. Mais Lluis veut une réponse. Enric connaît bien cette fixité dans le regard de son frère et l’ardeur insistante de ses yeux noirs. Lluis ajoute d’une voix sourde : 

—     Enric, tu crois que c’est vrai, qu’ils ont tué sa femme et son bébé, sous ses yeux ? 

Enric est vraiment mal à l’aise à cette idée, il préférerait ne pas en parler et oublier ce qu’il a entendu la nuit dernière, faire comme si le délire de cet homme blessé n’avait jamais existé. Ce qu’il a évoqué est trop horrible pour être vrai. Mais il sait aussi qu’il vaut mieux en parler avec Lluis, même si cela fait mal. Ses parents lui ont appris ça : « Fils, il faut toujours parler des choses pour les maitriser et éviter qu’elles ne soient maitresses de toi ». C’était une des expressions favorites de son père. On dit toujours, au village, que les paysans ne parlent pas beaucoup. Mais son père et sa mère leur ont appris l’importance des mots. Parler est important, c’est vrai, même s’il n’est pas toujours facile de dire ce que l’on pense ou éprouve. Il voudrait protéger Lluis contre la cruauté du monde et faire en sorte qu’il continue à penser que les gens sont bons. C’est comme ça que leurs parents les ont élevés. Mais sa confiance en l’homme a été sérieusement ébranlée par les événements des semaines passées. Et, dans ce contexte, le délire de Francesq n’en est peut-être pas un. Avant, il n’y aurait jamais cru parce qu’il aurait pensé que cela n’était pas possible.

Pendant leur marche forcée vers la frontière, le mois précédent, ils ont vu des morts, des hommes, des femmes et même des enfants abandonnés, sans sépulture. Ce qui l’a le plus choqué, c’est la découverte de sept cadavres dans une clairière, deux jours avant de passer la frontière. Ils marchaient prudemment, sur un chemin forestier, lorsqu’ils ont entendu des coups de feu devant eux. Les détonations étaient proches. Ils se sont jetés à plat-ventre dans le bas-côté, et se sont cachés sous des fourrés, ne sachant pas quel danger les menaçait. Quelques minutes plus tard, ils ont entendu le bruit d’une camionnette qui venait à leur rencontre. Ils se sont encore plus aplatis contre le sol, essayant de disparaître derrière les buissons épineux. Heureusement, les hommes assis à l’arrière de la camionnette ne les ont pas vus. Arrivés à leur niveau, ils ont jeté sur le chemin plusieurs bouteilles d’alcool que, visiblement, ils venaient de vider. Ils chantaient et riaient très fort. Après leur passage et rassurés par le silence, Enric et Lluis ont repris leur chemin et sont arrivés dans une clairière, heureux d’avoir échappé au danger de cette camionnette, pleine d’hommes saouls.

Et, arrivés là, ils sont tombés sur les corps de sept hommes. Il y avait un peu de neige et elle était rougie par le sang. A en juger par leurs vêtements, c’était des paysans, comme eux. Quand Enric et Lluis se sont approchés et les ont touchés pour voir s’ils étaient encore vivants, ils ont senti que leurs corps étaient encore chauds. Ils étaient tous morts. Ils avaient les mains attachées dans le dos. Ces hommes venaient d’être abattus, presque sous leurs yeux et avaient été abandonnés là. En découvrant tout ça, Enric et Lluis ont vomi tripes et boyaux. 

Certains hommes sont vraiment des bêtes, pense Enric, mais même des bêtes ne feraient pas ça. Les bêtes tuent pour se nourrir, pas gratuitement. Qui avait pu faire cela ? L’armée, les milices ? Ils avaient entendu dire, dans la semaine avant leur fuite, que Barcelone était tombée aux mains des forces de Franco. Ces paysans avaient-ils soutenu les forces républicaines et été exécutés à cause de cela ? Son père était un républicain modéré et un gros propriétaire terrien, respecté dans le village. Il ne comprenait pas la guerre fratricide dans son pays. Heureusement pour eux, au début, la Catalogne était loin des zones de combat. Son père lui parlait régulièrement de la guerre. Il ne voulait pas que son fils parte se battre, comme d’autres jeunes du village : trop jeune pour ça. Il disait que son fils ainé n’était pas allé à l’école, alors que lui n’avait pas eu cette chance, pour mourir sur un champ de bataille. Il était convaincu que, dans la vie, on gagnait plus par l’éducation que par les guerres. Mais il n’était plus là pour voir comment le monde changeait.

Le délire de Francesq, l’autre nuit, lui revient à l’esprit. Les paroles qu’il a entendues l’ont retourné, tout comme son frère. Il entend encore les cris et les pleurs de Francesq, qui ne peut rien faire pour sauver la vie de sa femme et de son enfant. Quel monstre peut tuer une femme et son bébé ? Et comment Francesq s’est-il retrouvé dans ce camp, après ça ? Comment est-il encore vivant ? Dans son délire, il disait vouloir être mort aussi. Enric sort de ses pensées et dit à son frère d’une voix faible :

—     Je ne sais pas, Lluis, parfois, les gens font des choses terribles, et je ne comprends pas comment on peut en arriver là.

—     Ne te retourne pas, mais tout à l’heure il nous regardait sans nous voir. Il avait les yeux complètement vides. Il a vu des choses qu’il voudrait oublier. Ça l’a rendu fou !

Enric et Lluis restent un moment sans parler, à regarder la colline. La tramontane continue à souffler et ils ont froid. Le soleil vient de sortir de derrière un nuage et tente de les réchauffer un peu, malheureusement sans succès. Pour eux, habitués à regarder les Pyrénées du côté espagnol, ce paysage est familier mais en même temps surprenant. Il y a plus de végétation et les montagnes ont l’air plus raide. 

Puis Lluis demande à son frère :

—     Je ne comprends toujours pas pourquoi on a dû fuir comme ça, comme des voleurs. Andreu, c’était pourtant un ami de Papa, non ? Presque un frère pour lui. Tu crois qu’ils nous auraient fait du mal ? 

—     Je ne sais pas Lluis. On dirait que les hommes, chez nous, sont devenus fous. Visiblement, en ce moment, il suffit d'un jaloux qui te dénonce pour quelque chose que tu n’as pas fait et tu es envoyé en prison ou condamné à mort, sans procès. Regarde à quoi nous avons échappé ! Le vieux Andreu a carrément raconté des mensonges sur nous au village et les gens l’ont cru. Après que Papa est mort de fièvre, l'été dernier, et malgré ses promesses de bien s’occuper de nous, sa seule idée a été de récupérer nos champs. Et, visiblement, pour ça, tous les moyens étaient bons. Il a raconté des tas de mensonges et les gens nous ont considérés comme des traitres. Mais des traitres à quoi ? Quand je pense qu'il se prétendait un ami de nos parents et qu'il voulait que je marie sa fille. C’était uniquement pour mettre la main sur notre propriété. Comme quoi ! En fait, c'était un jaloux, mais il cachait drôlement bien son jeu. Cela faisait des mois que cela durait et nous n’avons pas voulu le voir.

—     Et, au village, tout le monde l’a cru ?

—     Tout le monde, je ne sais pas, répond Enric. Mais c’est ça le pire : que nos « amis » l’aient cru ou non, personne n'a levé le petit doigt pour nous aider. Je ne sais pas ce qui leur a pris. A croire qu’ils avaient peur de lui. Ils sont tous devenus fous. 

—     Heureusement il y avait Jordi, réplique Lluis.

—     C’est vrai. Sans lui nous ne serions pas ici. Personne ne l'a vu se faufiler chez nous, pour nous prévenir de ce qui se passait au café du village. Et comment Andreu était en train de persuader les autres qu’il fallait nous chasser. Il disait que nous n’étions pas comme eux, de bons espagnols et que nous allions leur attirer des ennuis avec les soldats.  Jordi, c'est vraiment un ami. J'espère qu'il n'aura pas eu de problème. Je crois bien qu’il nous a sauvés la vie. 

Enric songe avec émotion à son ami d’enfance, avec qui il grappillait le raisin quand il était petit.

—     Je suis content de vous avoir suivi dans la colline. Au début, je ne voulais pas, dit Lluis. On a pu les voir arriver au mas, avec leurs bâtons et leurs fourches. Tu crois qu'ils s'en seraient pris à Maman et Caterina, si elles avaient été là ? reprend Lluis d’une voix sourde. Et il ajoute : Caterina est encore si petite.

—     Je ne sais pas, répond Enric. J’ose espérer que non. Je veux croire que tous les hommes ne sont pas aussi mauvais. Maman faisait beaucoup pour aider les gens du village. Elle était respectée parce qu’elle connaissait les plantes et savait soigner. Le curé l'aimait bien pour ça, pas seulement parce qu’elle allait tous les jours à la messe. II l'a toujours aidée, et encore plus, après la mort de Papa, même si le père ne cachait pas son engagement politique. Enfin, heureusement que Maman et Caterina étaient en visite chez tante Anaïs, quand ça s’est passé. Mais peut-être que si Maman avait été là, elle aurait su leur parler et ils n’auraient pas osé nous chasser. 

—     C’est vrai qu’elle était respectée par les femmes du village, mais les hommes ne l’auraient probablement pas écoutée, ajoute Lluis.

—     Peut-être bien, dit Enric. Enfin, le plus important, c’est que l’on ait pu les faire prévenir de ne pas retourner au village. On leur fera passer la frontière pour être ensemble et s’occuper d’elles, quand on sera sorti de ce camp et qu'on aura trouvé du travail par ici.

—     S’ils font quelque chose à Maman et à Caterina, dit Lluis d’une voix farouche, moi je les tuerai tous.

—     Lluis ! Ne parle pas comme ça ! Tu as oublié ce que Papa et Maman t’ont appris ?

—     Et alors ! Francesq, dans son délire, il disait bien que c’était le curé qui les avait dénoncés, lui et sa femme, parce qu’ils aidaient des fuyards ! Non ?

—     Lluis, tu ne vas pas leur ressembler et faire pareil, quand même ? 

 D’un ton buté Lluis répète : 

—     S’ils font quelque chose à Maman et à Caterina, moi je les tue, je te dis.

Enric ressent la violence des émotions de son frère et, même s’il essaye de trouver les mots de la raison pour lui parler, il doit reconnaître qu’il ressent exactement la même chose. Si quelqu’un devait toucher un cheveu de sa mère, de sa sœur ou de son frère… En fait, il s’est toujours vu comme quelqu’un de posé, réfléchi et non violent, mais il n’est vraiment pas sûr de pouvoir se contrôler et de ne pas frapper Andreu, si jamais il devait le revoir un jour. Mais le tuer ? Non, il ne peut pas se l’imaginer. 

Enric repense à ce qu’on lui a appris à la maison, à l’église : tu ne tueras point. Enric se dit que Dieu connaît bien ses créatures et qu’il sait de quoi elles sont capables. Maintenant, il comprend même le pourquoi de ses commandements : ce n’est pas pour rien que Dieu les a gravés dans la pierre. Même si, parfois, cela ne suffit pas. Que ne fait-on pas sous l’emprise de la colère ? Est-ce donc si facile de tuer quelqu’un ? Serait-il capable de le faire ? Y a-t-il un assassin qui sommeille en lui ? 

Enric et Lluis finissent de mâcher leur pain lentement et, plongés dans leurs pensées respectives, restent un certain temps sans se parler. Le vent continue à souffler en rafales. Malgré le soleil qui brille bien maintenant, en l’absence de nuages, ils ont toujours froid.

—     Enric, demande Lluis, est-ce plus facile de haïr que d’aimer ?

Enric doit réfléchir un certain temps avant de répondre. Finalement, il dit lentement : 

—     Je crois que Maman a raison en disant qu’il est plus facile d’être indifférent que d’aimer et plus facile de haïr que de pardonner. Pour aimer et pour pardonner, il faut faire un effort pour comprendre l’autre. Etre indifférent ou haïr n’en demande pas. Il suffit de ne pas essayer. C’est parfois par facilité ou par peur. Je commence à comprendre ce qu’elle voulait dire par aimer et pardonner. Je ne sais pas si j’arriverai à pardonner à Andreu, et à ses amis, ce qu’ils nous ont fait, leur trahison.

Puis il fait une tentative de diversion et pense à des activités pour occuper son frère. Il sait qu’il a toujours eu besoin de bouger et d’utiliser son trop plein d’énergie, beaucoup plus que lui :

—     Il faudra, tout à l'heure, aller voir au panneau des égarés, à l'entrée du camp, si on peut avoir des nouvelles de Jordi. J'espère qu'il a réussi à passer la frontière sans problème. Il n’a pas voulu partir en même temps que nous. Il voulait se préparer avant de nous rejoindre. Mais il parait qu'ils ont fermé la frontière derrière nous. J'espère qu'il a pu passer par la montagne et éviter le Perthus. 

Il pense aussi qu’il faudrait aller chercher du bois à brûler dans le poêle commun. C’est bien que tout le monde participe selon ses moyens. Mais où trouver du bois par ici ?

Une feuille de papier journal passe en tourbillonnant devant eux : 

—     Attrape-la, crie Enric à l’adresse de son frère, on va en avoir besoin pour le feu ! 

Lluis se lève précipitamment et court après dans le sable. Il la rattrape juste avant qu’elle n’aille se perdre dans la mer. Il revient, en parcourant la feuille du regard :

—     Regarde, dit-il à Enric, on dirait qu’ils parlent de nous, il y a même une photo ! Là, tu vois ? On reconnait la barrière et la cabane de l'entrée du camp. C’est du français. Tu comprends, toi, ce qui est écrit ?

Enric regarde la feuille que lui tend son frère. Au-dessus de la photo de première page, il lit le nom du journal « L'Éclair », en dessous, la date d’hier « 23 février 1939 ». Lluis regarde son frère ainé et lui demande :

—     Tu crois que la guerre va durer encore longtemps, chez nous en Espagne ? Et il ajoute avec un grand sourire : heureusement, ici, en France, on est à l’abri, il n’y aura pas de guerre.

FIN

Nouvelle extraite de mon recueil « Une petite plage bien tranquille »

[1] Retirada : Exode des réfugiés espagnols de la guerre civile (1939)

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L’irrigant et le Préfet (fable)