Lettre à mon fleuve
Mon Tech chéri,
Il y a tellement longtemps que je veux te dire ces mots, sans avoir jamais osé les prononcer, de peur de te perdre. Mais comment cela serait-il possible ? Tu es là, présent, depuis des millénaires et si tout va bien, tu seras encore là, dans des centaines d’années, bien après ma mort. Tu es omniprésent, même lorsque je ne te vois pas, ne t’entends pas, ne te sens pas, ne te touche et ne te goûte pas. Tes eaux ont la couleur changeante de la lumière environnante. Lorsqu’il fait beau, tes eaux paisibles miroitent, hésitant entre le vert et le bleu. Un gris sombre t’habille lorsque la pluie menace et tu vires brutalement au brun lorsque tu te mets en crue. Te voir et t’entendre me fascinent et me remplissent d’une joie profonde. Depuis des années, tu occupes tout mon être, mon esprit et mon cœur : je dirais même que tu es devenu ma raison de vivre.
Je ne me souviens pas de ne pas t’avoir connu. Mes premiers pas ont hésité sur tes berges sableuses, tes eaux tranquilles ont accueilli mes premiers bains et tu as même été témoin de mes premiers ébats amoureux. Maintenant, j’ai vieilli mais, tous les jours, je te rends visite, et assise sur un rocher granitique de ta berge ombragée, je te regarde couler et je t’entends chanter entre les pierres. Il me suffit d’être là, près de toi et je me sens bien. Ton calme m’apaise et je me sens protégée par ta présence bienveillante. Tu m’attires et je me noie en toi. En retour, toute ma vie, je me suis battue pour te protéger, pour ne pas te perdre, sans que tu en aies la moindre idée, tout simplement parce que je t’aime. Je ne le regrette pas.
Aujourd’hui, je suis comblée. Pendant près de quinze ans, nous nous sommes battus collectivement pour te faire reconnaitre le statut de personne morale. Faire de toi un « fleuve sauvage », même si cela fut une reconnaissance fantastique, s’était avéré insuffisant. Alors nous avons persévéré et pour cela, tu nous as servi de modèle. « Rien ne résiste à l’eau » a dit Lao Tseu. Quelle justesse d’observation et de propos ! « Rien au monde n’est aussi mou et fluide que l’eau, mais pour dissoudre le dur et l’inflexible, rien ne la surpasse ». Alors, fluides et mous, nous avons contourné les obstacles les plus rigides et résistants. Hier, nous avons gagné : tu as enfin acquis ce statut de personne morale qui te donne une voix ! Et je suis devenue une de tes gardiennes. Tu ne peux plus être juste une ressource en eau, un objet de convoitise, tu es un être vivant à part entière.
Pendant des années, les hommes t’ont empoisonné avec des pesticides et des microplastiques et cela nous rendait tous malades. Nous avions aussi mal pour tous les êtres vivants qui dépendent de toi. A cette époque, pour se donner bonne conscience, certains, régulièrement, t’empoissonnaient : c’était leur remède ultime pour apporter un semblant de vie à tes flots ! Pendant ce temps, chaque jour, rassemblées sur ta rive, des femmes te chantaient une mélopée amérindienne ancestrale que la Chamane de l’eau nous avait apprise : Nibiwabo. Je sentais qu’elle te faisait du bien, car elle était pleine d’espoir.
Les hommes ont aussi voulu te ramener dans le droit chemin, avec des digues, mais sans succès. Alors quand octobre s’annonce, tes riverains deviennent nerveux, se demandant si la pluie aidant, tu pourrais te montrer furieux, comme dans le passé. Toi, si paisible la plupart du temps et presque invisible pendant les étés trop secs, soudain, tu leur fais peur. Ils se souviennent de tes grandes colères, violentes et dévastatrices.
Mais, ces dernières années, réaménager ton territoire en te mettant, tes affluents et toi, au centre des décisions, a permis d’éviter le pire en matière d’inondations. Nous avons pu ralentir, répartir, infiltrer et stocker les eaux de pluie et de ruissellement et nous avons densifié, avec succès, la végétation pour améliorer sa résilience. Certaines de tes petites colères ont pu être endiguées par les castors, revenus vivre en grand nombre, sur ton territoire, dans tes eaux. Quel bonheur ! Alors, la reconnaissance de ton statut de personne morale, cent ans après l’Aiguat de mille neuf cent quarante est très symbolique : Nous allons fêter joyeusement ce centenaire !
Abandonnant mes vêtements sur le rocher, je me laisse glisser dans ton eau accueillante. Tu m’enveloppes de ta chaleur et je m’abandonne à tes douces caresses. Je flotte au gré du courant et je t’écoute murmurer. Que me dis-tu ?
Certains disent, dans mon dos, que je suis un peu dérangée et mes détracteurs m’avaient même, par dérision, surnommé la « Nymphe du Tech ». Maintenant, me voilà officiellement nommée « Gardienne du Tech » : une sacrée responsabilité car le fait de t’aimer ne me donne pas tous les droits. Te donner une voix par le biais de la mienne, va-t-il enfin nous permettre de faire valoir tous tes droits ? Malgré toutes ces années de travail collectif, avec toi et pour toi, je ne suis pas toujours sûre de bien te comprendre. Que me dis-tu ?
Ta gardienne pour la vie,
Daphné