L’adieu aux arbres
Je suis trop vieux pour profiter de leur ombre,
mais il n’a pas de meilleur moyen de prendre soin de l’avenir.
Voltaire
Les employés municipaux avaient délimité une vaste zone d’intervention, à l’aide de rubans de signalisation rouge et blanc et de barrières de protection en métal. La circulation automobile devait être interrompue pour permettre les travaux. Le directeur des services techniques de la mairie avait affirmé que la sécurité du public était sa priorité. La foule serait tenue à distance, pour son bien. Et la police municipale serait présente. Jusqu’à présent, tout s’était toujours bien passé.
La journée s’annonçait belle, en ce début d’octobre, la tramontane soufflait, mais faiblement. Les curieux s’étaient massés derrière les barrières de protection, de façon à ne rien perdre du spectacle. Hommes, femmes et enfants, habitants et touristes, activistes et badauds, tous étaient venus pour assister à ce moment exceptionnel, dont la date avait été annoncée dans la presse locale. Même quelques anciens de la maison de retraite voisine étaient venus, appuyés sur leurs cannes, pour assister à la mise à mort.
— Ils ne devraient plus tarder maintenant, dit le plus vieux.
— J’en ai bien peur, répondit l’autre. Je trouve qu’il y a vraiment beaucoup de monde. On n’a plus l’habitude. Malheureusement je ne pense pas que leurs banderoles en papier avec des petits cœurs et leurs slogans changeront quelque chose à la situation.
De nombreux spectateurs étaient contents de se retrouver. Cependant, comme pour un enterrement, ce n’était pas la joie qui les animait. Pendant des mois, les défenseurs des arbres avaient lancé des pétitions, manifesté paisiblement, organisé des rencontres, rempli des formulaires d’enquête publique, intenté des actions en justice. Leur but ultime était de sauver les platanes centenaires de la place de la gare, ancienne friche industrielle à l’abandon, qui allait être réaménagée en un écoquartier durable. Comme l’avait annoncé la mairie, « Cent quarante-huit logements allaient être construits, dont trente-neuf logements sociaux. Le bâtiment de la gare serait transformé en annexe de la mairie, avec un parvis végétalisé doté d'équipements publics et bordé de commerces ». Mais ces derniers mois, c’étaient surtout les platanes qui avaient eu, plusieurs fois, les honneurs de la presse.
Après une lutte soutenue et plusieurs révisions du projet d’urbanisme initial, la plus grande partie des platanes avait pu être sauvée. Deux arbres seulement seraient abattus. Pour les poseurs de guirlandes, ils étaient connus sous leurs numéros 2 et 6, mais administrativement, sous les codes respectifs 618 G69+016 et 115 G8+886. Cela manquait certainement de poésie, mais les petites plaques métalliques qui portaient ces numéros, fixées sur les troncs des arbres, étaient essentielles pour leur bonne identification, au moment de l’abattage. Il n’était pas question de se tromper d’arbre à ce moment-là. Le risque était vraiment faible, compte-tenu du nombre de personnes impliquées dans la procédure et de témoins sur le terrain, mais quand même.
La foule s’était rassemblée aujourd’hui pour assister à la coupe de ces deux platanes. On s’attendait à une manifestation pacifique certes, mais perturbante. Le camion régie de FR3 était arrivé. La caméra avait été installée, à distance respectable des deux arbres, pour éviter que des branches, en tombant, ne l’endommagent. Le cameraman s’activait pour faire ses réglages.
Même faible, la tramontane jouait avec les rubans bicolores posés par la mairie. Ils avaient remplacé les guirlandes ornées de cœurs, accrochées en février dernier, aux arbres potentiellement condamnés. C’était moins joli.
— Cette foule me rappelle la visite de ce peintre célèbre qui avait voyagé en train de Céret à Perpignan, dit le plus vieux. Tu t’en souviens ? C’était incroyable tout ce monde, d’un seul coup sur cette place, autour de cette gare de voyageurs, désaffectée depuis si longtemps.
— Tu parles de celui qui portait une moustache rigolote ? répondit l’autre.
— Oui, celui-là même. Je me suis toujours demandé si l’avenir des platanes de la place de la gare n’aurait pas été différent, si ce Salvador Dali les avait peints et rendus célèbres et s’il avait dit de la gare de Céret qu’elle était le centre du monde.
— Pour la gare, cela aurait été un peu difficile à croire, non ? Et puis pour les platanes, quand on voit ce que l’autre peintre en a fait, ne m’en parle pas ! Comment s’appelait-il déjà ? Chaïm quelque chose. Tu as vu le résultat ? Ses arbres avaient de belles couleurs mais ils étaient véritablement tordus ! Rien à voir avec la fière allure longiligne des platanes, ici. C’est probablement pour cela que ce tableau n’est même pas accroché dans le musée de la ville !
— Finalement, c’est peut-être cela qui a manqué ici, malgré la bonne volonté et les arguments de l’association de défense des arbres. Cette notoriété historique, dans cette ville d’art, aurait pu être un argument de poids pour retoquer, de façon définitive, le projet de réaménagement du quartier et sauver la totalité des platanes.
— Tous, sauf deux, c’est déjà bien !
— Parle pour toi, répondit le plus vieux.
Deux : c’était le chiffre fatidique. Deux platanes n’avaient pas pu être sauvés et seraient abattus aujourd’hui, pour permettre les travaux de réalisation du projet immobilier.
— Sais-tu quelles espèces d’arbres vont être replantées ? dit le plus vieux.
— Non, je n’ai pas entendu ce qu’ils en disaient exactement, répondit l’autre. Ils parlaient de planter des arbres endémiques et peu gourmands en eau. C’est un peu vague.
— Ce serait bien de choisir des arbres de pluie, pour faire de l’ombre sur la place et qui soient sobres. Prendre des espèces qui pousseront des racines profondes, pour aller chercher l’eau là où elle se trouve encore. Cette sécheresse ne me dit rien qui vaille. Et puis, il faudra qu’ils aient des racines dans un large pourtour, pour assurer leur stabilité par jour de grande tramontane et sait-on jamais pour résister à une crue ! On en a vu d’autres par ici !
— On leur dira, ne t’inquiète pas. J’espère qu’ils n’oublieront pas de les arroser les premières années. Sinon ce sera un terrible gâchis…
Un court silence se fit.
— Il faudrait raconter les histoires des arbres d’ici, dit le plus vieux. Ces histoires que l’on se raconte de génération en génération. La mémoire c’est important. Si l’on ne se souvient pas de son passé, on ne peut pas créer un avenir meilleur !
— Je ne suis pas sûr que tes histoires vont changer le monde, répondit l’autre. Je te savais philosophe, mais là, je trouve que tu exagères !
Au bout de la rue, on vit apparaître la camionnette de la municipalité, reconnaissable à son logo coloré. Elle était suivie d’un camion de taille impressionnante, portant une grande grue. La voiture de la police municipale leur ouvrait le chemin, se dirigeant vers la place. A leur passage, les huées de la foule s’élevèrent. Une fois le camion arrivé à pied d’œuvre, les élagueurs en descendirent. Ils s’approchèrent de l’arbre numéro deux et en vérifièrent le code. Pour ne rien perdre de l’évènement, la caméra de FR3 fut mise en action. Le cameraman se dit qu’avec un peu de chance, il pourrait faire diffuser ses images, au journal de 12h15.
— C’est un très bel arbre, dit le chef d’équipe à ses collègues. Regardez ce tronc bien droit, cette fourche équilibrée et ces branches vigoureuses. C’est vraiment dommage de l’abattre. Il n’est même pas malade. Parfois, je ne comprends pas. Avec tous ces platanes attaqués par le chancre coloré, on nous demande aujourd’hui, de découper en morceaux, un arbre sain et dans la force de l’âge. Avant d’avoir remplacé un arbre comme celui-ci, cela va prendre des générations !
Ses collègues hochèrent la tête mais ne répondirent rien. Il pensa que les arbres sont comme les hommes: dans la vie, tu n’as pas toujours la chance d’être né au bon endroit et au bon moment. Il posa sa main sur le tronc rugueux du platane, le caressa doucement et parla longuement à l’arbre, lui expliquant ce qui allait se passer et finalement, lui demandant en silence de lui pardonner.
Toutes les feuilles de l’arbre se mirent à bruisser en même temps, comme s’il avait été sensible à cette marque de respect et de bienveillance. A cette agitation sonore intense, l’élagueur fut sûr que l’arbre l’avait compris, mais pas certain de son absolution. Alors seulement, l’équipe d’élagage s’activa autour de l’arbre et commença à installer son matériel.
La foule, massée derrière les rubans rouges et blancs, réagit à cette activité. Beaucoup de manifestants de la première heure étaient venus, même ou justement, parce qu’ils savaient qu’il n’y avait plus d’espoir de sauvetage. Le moment de l’adieu aux platanes était arrivé. On entendait des chants, des cris de protestation, des lamentations, des invectives. Les huées s’intensifièrent.
— Je crois qu’il va falloir se dire adieu, maintenant, dit le plus vieux. Je ne voudrais pas que tu me voies ou me sentes souffrir. Mais je veux que tu saches combien j’ai apprécié de partager cette place avec toi.
— Moi aussi, ce ne sera plus pareil sans toi.
— Merci, mais il ne faudra pas être triste, ajouta le plus vieux. D’autres arbres vont venir. Il faudra que tu leur parles de nous. Il faudrait aussi rappeler aux êtres humains combien l’eau et les arbres sont indispensables pour vivre, même si, beaucoup l’ont un peu oublié. Toutes ces peintures célèbres, toutes ces nouvelles écrites, toutes ces mélodies qui ont fait rêver des générations d’hommes et de femmes sont importantes. Alors si l’abattage de deux platanes, aujourd’hui, peut aider à cette prise de conscience, nous ne serons pas morts pour rien. Raconte-leur notre histoire !
— Je le ferai, je te le promets. Maintenant, approche-toi mon ami, que je te prenne dans mes branches, une dernière fois.
Les canopées des deux platanes se rapprochèrent l’une de l’autre, leurs branches se mêlèrent lentement et restèrent enlacées un certain temps, puis se démêlèrent doucement, à regret. Une dernière fois, leurs feuilles bruissèrent de concert, et tous les arbres à l’entour se joignirent à cet adieu sans mots. Ce froissement était inattendu et impressionnant.
Puis, à nouveau, brusquement, un grand silence se fit.
Sous le regard ébahi du public, le platane condamné sembla dresser ses deux branches maîtresses et sa ramure, le plus haut possible vers le ciel et le soleil, comme pour une dernière incantation. Puis soudain, d’un seul coup, ses branches souples retombèrent. Elles claquèrent dans l’air comme autant de fouets. Ses boules beiges et grumeleuses, produites pendant l’été, furent catapultées dans toutes les directions : un véritable feu d’artifice. Elles rebondirent comme des balles de golf sur le sol, les toits des maisons avoisinantes, les voitures en stationnement et atteignirent même certains spectateurs. Cela crépitait comme un orage de grêle.
D’un seul coup, toutes les feuilles du platane se détachèrent, obscurcissant la place un instant et ensevelissant les élagueurs surpris. Une cacophonie assourdissante se produisit alors, créée par le bruissement intense des feuilles de tous les platanes à l’entour. Leur odeur devint si forte que de nombreux spectateurs éternuèrent. Des cris émerveillés montaient des gorges humaines. Les chiens effrayés aboyaient. Un concert d’adieu, improvisé, puissant et harmonieux se déroulait sur la place de la gare.
Puis, les platanes cessèrent de bruisser. Ce calme relatif, brutal et inattendu fit taire la foule, sous l’effet de la surprise. Les dernières feuilles qui virevoltaient atterrirent dans un silence presque religieux. L’arbre condamné, maintenant nu et muet, avait pris dignement congé de ses pairs qui, à leur façon, lui avaient rendu hommage.
La caméra de télévision avait enregistré le baroud d’honneur du platane et de ses congénères, ainsi que les cris incrédules et émerveillés de la foule. Sans le savoir, il était passé à la postérité. Le film de cet événement hors du commun serait visionné des millions de fois autour de la planète et l’histoire de ce platane serait racontée par des centaines de spectateurs mais aussi par tous ceux qui auraient aimé assister à la scène, sur la place de la gare. Cet adieu magnifique du platane condamné serait enjolivé, de génération en génération, le rendant légendaire. Mais cette nouvelle ne dit pas si, au dernier moment, cet adieu remarquable permit d’épargner la vie de cet arbre.